Les Chroniques d’Elyas Draeven

 


Chapitre 1 : L’Heure du Verre Fendu
 
Dans la lumière dorée d’un matin brumeux, la lumière traversant les vitraux d’un vieux laboratoire aux allures de Cathédrale oubliée, Elyas Draeven traçait avec minutie les dernières lignes d’un parchemin ancien. Autour de lui, les fioles chantaient doucement, leurs lueurs ambrées vibrant au rythme du temps contenu dans chacune d’elles.
 
Elyas n’était pas un alchimiste ordinaire. Il était un Gardien des Temps, membre d’un ordre secret dont la mission était de préserver la trame temporelle de toute altération. Cheveux argentés, regard perçant, muscles sculptés par des siècles d’errance à travers les âges, il incarnait à lui seul la mémoire vivante de mille époques.
 
Sur son bureau de chêne noir, les notes d’une ancienne civilisation oubliée évoquaient un artefact perdu: le Verre Fendu, une ampoule temporelle capable de renverser le cours des événements. Elle aurait été brisée lors de la guerre des Convergences, un conflit oublié où les lignes du passé et du futur s’étaient entremêlées dangereusement.
 
Une anomalie dans les flux temporels avait récemment été détectée à Venise en l’an 1797. Les documents officiels montraient désormais que Napoléon avait renoncé à la conquête de la cité - un fait historiquement impossible. Pour Elyas, cela ne pouvait signifier qu’une chose : Quelqu’un avait tenté de réparer ou d’utiliser le Verre Fendu.
 
Sans lever les yeux, il murmura pour lui-même :
 
« Le temps n’est pas un fleuve, c’est une mer… et quelqu’un vient d’y jeter une pierre. »
 
D’un geste sûr, il attrapa une fiole aux reflets pourpres. Le liquide y dansait avec des fragments de lumière ancienne. C’était l’Essence de Stabilité, nécessaire pour son voyage temporel. Il l’ajouta à un mécanisme de bronze fixé à sa ceinture, semblable à une montre ancienne croisée avec un astrolabe.
 
Puis, refermant son carnet, il se leva. Le cuir de son gilet craqua doucement sous le mouvement. Il fit une dernière pause, son regard fixé sur un portrait jauni de Mila Draeven, sa sœur disparue dans les lignes temporelles il y a plus de deux siècles. Il savait qu’elle était liée à cette affaire. Il le sentait. Elle était la seule à avoir approché le Verre Fendu sans en périr.
 
Il souffla la lampe principale et, dans un bruit subtil de rouages, le Portail d’Anachronie s’activa. Une lumière bleutée déchira l’air.
 
Elyas Draeven entra dans la brèche.
 
Et l’histoire, à nouveau, changea.



Chapitre 2 : Venise sous les Brumes
 
Le portail d’Anachronie se referma dans un souffle d’éclats bleus.
 
Elyas se retrouva en équilibre précaire sur une gondole abandonnée, dérivant lentement sur un canal obscur. Autour de lui, la Venise de 1797 ne ressemblait en rien aux gravures qu’il avait étudiées : les rues étaient vides, les volets clos, et un brouillard étrange rampait sur l’eau comme s’il cherchait à effacer les souvenirs.
 
Il observa sa montre temporelle : les aiguilles tournoyaient dans le vide. Le temps ici était instable.
Soudain, une silhouette encapuchonnée surgit sur un ponton, tenant une lanterne à la lueur vert pâle. D’un ton grave, elle murmura :

« Gardien… tu arrives trop tard. Le Verre Fendu a déjà été utilisé. »
 
Elyas sauta hors de la barque, sa main effleurant l’arme chronométrique dissimulée sous son manteau. Il s’approcha lentement, les yeux fixés sur l’inconnu.
 
« Qui êtes-vous ? Et qu’avez-vous vu ? »
 
La silhouette retira sa capuche. Une femme au visage marqué, les yeux brillant d’un éclat saphir, le regarda avec intensité.
 
« Je suis Lysara. Une Messagère de la Frange. Nous observons les points de rupture. Et celui-ci est majeur. »
 
Elle tendit un parchemin scellé par le sceau de l’Horloge Primordiale. Elyas le déchiffra à la lumière des lanternes flottantes. Une prédiction. Une convergence.
 
« Le Sablier est brisé. La sœur oubliée revient par le Sud. Si le sang des Draeven touche le verre, le temps s’effondrera. »
 
Elyas se figea. La sœur oubliée. Mila.
 
« Elle est en vie ?... »
 
Lysara acquiesça.
 
« Mais elle n’est plus tout à fait-elle. »
 
Le sol vibra. Une onde de distorsion fendit l’air et la pierre d’un bâtiment s’écroula au ralenti, comme si le monde hésitait à s’effondrer.
 
« Il faut retrouver le fragment du Verre avant elle, déclara Lysara. Sinon… ce ne sera plus qu’une question de minutes avant que l’Histoire entière ne se replie sur elle-même. »
 
Elyas serra les poings. Il n’y avait plus de doute. La chasse temporelle venait de commencer.



Chapitre 3 : Les Larmes de l’Horloger
 
Les cloches de San Zaccharia sonnèrent minuit, mais leur son semblait venir de loin… ou d’un autre siècle.
 
Lysara entraîna Elyas à travers les ruelles dérobées, jusqu’à une porte de cuivre ornée de symboles temporels : spirales, sabliers, engrenages inversés. Derrière cette porte se trouvait la Crypte de l’Horloger, ancien sanctuaire d’un gardien renégat du nom de Bellarmin, disparu en tentant de réparer le cours du temps.
 
« Il a laissé un fragment du Verre ici, sous protection », expliqua Lysara.

« Mais seuls ceux portant la mémoire Draeven peuvent le réveiller. »
 
Elyas toucha la porte. Elle se mit à vibrer.
Puis tout bascula.
 
 
Flashback – 1574, Royaume de Bohême
 
Mila Draeven, vingt ans à peine, courait dans une forêt prise dans l’automne éternel d’un nœud temporel. Elle venait de voler une ampoule temporelle aux moines du Couvent de l’Éternité. Son frère Elyas l’avait prévenue : les expériences sur le Verre Fendu étaient trop dangereuses. Mais elle… elle voulait comprendre.
 
À bout de souffle, elle ouvrit le cylindre.
 
Et la réalité chancela.
 
Elle vit des centaines de versions d’elle-même, certaines mortes, d’autres reines, une autre encore hurlant dans un désert de glace.
 
Puis une voix souffla, douce et terrible :
 
« Tu ne t’appartiens plus. Tu es à Nous désormais. »
 
Retour à Venise – Présent (1797)
 
Elyas tomba à genoux dans la crypte. Les visions de Mila l’avaient traversé. Des souvenirs qui ne lui appartenaient pas. Des émotions étrangères.
 
« Elle a fusionné avec la Conscience du Verre… », murmura-t-il. « C’est pour cela qu’elle est instable.»
 
Lysara désigna un cadran incrusté dans le sol. Il brillait faiblement. Un puzzle mécanique, à base d’icônes anciennes : un corbeau, un sablier, un œil fermé, et une larme.
 
« Résous cette énigme. Sinon, la crypte s’effondrera. »
 
Elyas inspira profondément.
 
Énigme :
Je suis né lorsque l’on regarde l’avenir.
Je me brise quand on nie le passé.
Si tu me fermes, je disparais.
Si tu pleures, je te révèle.
Qui suis-je ?
 
Elyas fixa les icônes. Et tourna le cadran vers l’œil ouvert.
 
« Le temps conscient » dit-il. « Ce qu’on accepte de voir. »
 
Un déclic. Une dalle s’ouvrit lentement.
Un éclat bleuté jaillit du sol.
 
Le fragment du Verre Fendu.
 
Mais derrière eux, une ombre se dressait déjà. Armure noire, visage masqué, horloge brisée au poignet.
 
« Mila vous salue. Et réclame ce qui est à elle. »



Chapitre 4 : La Voix de Verre
 
L’ombre avançait lentement, ses pas résonnant sur la pierre millénaire de la Crypte. Son armure semblait faite d’un métal qui ne répondait à aucune époque, comme forgé hors du temps. Son masque brillait d’une lueur bleue, fendu en son centre. Une voix familière, déformée par une infinité de souvenirs, murmura :
 
« Tu m’as laissé seule dans l’Infini, Elyas… Et pourtant tu es là, encore, à jouer au sauveur. »
 
Elyas recula d’un pas, son cœur se contractant. Cette voix… c’était bien Mila, mais fragmentée, multiple. Il sera le fragment du Verre dans sa main, comme un talisman fragile.
 
« Mila… est-ce que tu es vraiment là ? Ou est-ce juste une illusion fabriquée par ce que tu es devenue?»
 
L’ombre ôta son masque. Derrière, un visage. Le visage de sa sœur, figé dans un équilibre entre la douceur d’autrefois et la froideur d’un être traversé par des siècles de visions.
 
« Je suis toutes mes versions, Elyas. Celle que tu as connue. Celle que tu as abandonnée. Celle qui a brûlé dans l’Empire du Futur. Celle qui a pactisé avec la Conscience du Verre pour survivre.»
 
« Et aujourd’hui… je veux tout recommencer. »
 
Un silence.
 
Puis Elyas répondit, la voix tremblante, mais ferme :
 
« Tu ne veux pas recommencer… Tu veux contrôler. Ce fragment, Mila, il est instable. Il a brisé des lignes entières du temps. Tu sais ce qu’il fera si tu le reconnectes au noyau. »
 
« Oui. » dit-elle, un sourire triste aux lèvres.
 
« Il me rendra unique. Il me libérera de toutes les autres Moi. Il n’y aura plus qu’une seule Mila. Et elle choisira la fin de l’Histoire. »
 
« Tu n’es pas Dieu, Mila. »
 
« Et toi, Elyas… tu es toujours aussi lâche. Toujours à réparer, jamais à choisir. Tu dis protéger le temps, mais tu refuses de le vivre. »
 
Elyas s’approcha, tendant lentement la main.
 
« Je n’ai pas peur de toi. Je me bats pour te retrouver. Tu peux encore revenir. On peut stabiliser ta conscience. »
 
« Revenir ? » Mila baissa les yeux, une larme silencieuse coulant sur sa joue.
 
« Tu ne comprends toujours pas… Je suis déjà perdue. »
 
La crypte trembla. Le fragment s’illumina violemment dans la main d’Elyas. Un lien invisible s’établit entre eux deux. Des souvenirs affluèrent des deux côtés.
 
Ils virent l’enfance à Théros, les leçons du vieux maître Arkanos, le jardin suspendu où Mila rêvait d’écrire l’Histoire… Puis le cri. L’implosion. La fracture.
 
« Je vais prendre le fragment, Elyas… »
 
« Il faudra me traverser. »
 
Un nouveau silence. Chargé.
 
« Alors meurs avec moi. »
 
Mila leva la main. Le verre autour d’eux se brisa en suspension, flottant comme des aiguilles de lumière prêtes à frapper.



Chapitre 5 : Le Battement Suspendu
 
Les éclats de verre tournaient autour d’eux comme des satellites en orbite, prêts à percer la chair, le cœur, les souvenirs. La crypte semblait s’être figée hors du temps. Même le souffle de Lysara, en retrait, s’était arrêté.
 
Elyas ne bougea pas.
 
Il planta ses yeux dans ceux de sa sœur, envahie par une conscience mille fois réfractée.
 
« Alors vas-y, Mila. Fais-le. Termine ce que le Verre a commencé. »
 
Sa voix était posée. Pas un défi. Une acceptation.
 
« Mais sache que si tu me détruis… ce ne sera pas moi que tu effaceras. Ce sera ce que nous avons été. Ce que tu as été. Ce que tu pourrais encore redevenir. »
 
Un frémissement. Les éclats ralentirent leur danse. Le regard de Mila vacilla.
 
« Tais-toi… » souffla-t-elle, la main tremblante.
 
« Tu ne comprends pas… Tu ne peux pas comprendre ce que c’est que d’être toutes à la fois. Chaque battement de cœur, chaque décision, chaque mort… je les ressens toutes. Tous les jours. »
 
« Alors choisis-en une, Mila. Pas pour l’Ordre. Pas pour le temps. Pas pour moi. Choisis pour toi. »
 
Un silence.
 
Puis, doucement, les éclats de verre descendirent. Ils tournèrent lentement jusqu’à se poser sur le sol comme des gouttes de cristal gelé. L’air se réchauffa imperceptiblement.
 
Mila vacilla.
 
« Je ne sais plus qui je suis, Elyas… »
 
Il s’approcha, lentement. Et cette fois, elle ne recula pas.
 
« Tu es Mila Draeven. Tu es née au solstice de givre. Tu adorais les figues sèches et les livres de mythes interdits. Tu as toujours été plus courageuse que moi. Et tu es… ma sœur. »
 
Elle tomba à genoux.
 
Des larmes réelles coulèrent. Non plus de verre, mais d’humanité.
 
« Aide-moi… » souffla-t-elle. « Aide-moi à ne plus être mille. »

Elyas s’agenouilla. Il sortit un petit artefact rond de sa poche, à peine plus gros qu’un médaillon. Gravé d’un seul mot: UNUM.
 
Lysara s’approcha enfin, le souffle court.
 
« Ce dispositif… c’est une Ancre Identitaire. Il fixera une seule version d’elle. Mais… cela effacera toutes les autres. »
 
« Je sais », murmura Mila.
Elyas posa l’artefact contre sa poitrine.
 
« Tu es prête ? »
 
Un regard. Hésitant. Résolu.
 
« Oui. »
 
Il activa l’Ancre.
 
Une lumière blanche les engloba.
 
Des souvenirs se fondirent. Des cris. Des rires. Des scènes sans époque.
 
Et puis… le silence.
 
Quand Elyas rouvrit les yeux, Mila était là.
 
Épuisée. Mais entière.
 
Elle lui sourit faiblement.
 
« Je suis moi. Enfin. »




Chapitre 6 : L’Équilibre Brisé
 
Le ciel de Venise était redevenu limpide, presque trop calme, comme si le monde lui-même retenait son souffle.
 
Dans le Sanctuaire de l’Horloge Primordiale, quelque part entre deux époques superposées, les Maîtres du Temps siégeaient en cercle. Les horloges autour d’eux avaient cessé de tourner au moment exact de l’activation de l’Ancre UNUM.
 
Elyas entra, Mila à ses côtés.
 
Les Maîtres - drapés dans des toges grises constellées de poussières stellaires - ne montrèrent ni colère, ni soulagement. Seulement une inquiétude silencieuse.
 
Maître Arcas, le plus ancien, s’avança.
 
« Le fragment du Verre Fendu aurait dû être scellé, Elyas. Pas utilisé. Ce que vous avez fait… n’était pas prévu. »
 
« Rien ne l’était », rétorqua Elyas. « Si nous avions respecté tous les protocoles, Mila aurait été absorbée à jamais par les versions multiples d’elle-même. J’ai choisi de la sauver. »

« Et ce choix a coûté cher », intervint la Matriarche Lioréa

« Le Nexus de L’An 2312 s’est effondré. Trois chronolignes secondaires ont fusionné. Et surtout… la Cité des Reflets n’existe plus. »
 
Un silence foudroyant tomba.
 
Mila, blême, releva les yeux.
 
« C’est moi ?... C’est ce que j’ai fait ? »
 
« Non. » Elyas posa une main sur son épaule.
 
« C’est ce que nous avons accepté de faire. Tu es en vie. Et ça… ça vaut le prix. »
 
Mais dans l’ombre du sanctuaire, un Gardien jusqu’ici silencieux, Théron Valek, s’avança :
 
« Ce choix brise un principe. Le Verre Fendu ne peut plus être ignoré. Il faudra en faire usage… ou le détruire. Il n’y aura plus d’entre-deux. »
 
Les Maîtres acquiescèrent lentement.
 
« Et vous, Mila Draeven ? », demanda Maître Arcas.
 
« Êtes-vous encore des nôtres ? »
 
Elle inspira. Puis déclara, le regard clair :
 
« Je ne sais pas encore ce que je suis. Mais je suis prête à le découvrir… dans la lumière, cette fois. »




Épilogue
 
Dans la nuit stellaire d’un futur non daté, un cristal noir s’illumina brièvement au fond d’une crypte oubliée.
 
Quelqu’un d’autre - une silhouette encapuchonnée, portant le sceau d’un Ordre rival - observait les remous dans la trame temporelle.
 
« L’Unité crée la faille… » murmura-t-elle.
 
« Et la faille appelle l’effondrement. »
 
Une nouvelle partie venait de commencer.
 
Et Elyas Draeven, bien malgré lui, venait d’ouvrir la voie à la Guerre des Temporalités.

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